Artalinna

Sat 3 Sep 2016

Dans les secrets de Brahms

Je ne savais rien de Gabriele Carcano, sinon qu’à l’égal de son compatriote Giulio Biddau, il avait étudié avec Aldo Ciccolini, avant que ne tonnent les premières mesures de « sa » Sonate en fa mineur de Brahms. Vraiment sa « Sonate », orchestrale, de tempo ample, de sonorité grondeuse, avec cet art de tendre le discours par la nuance piano que je n’y avais pas surpris depuis Claudio Arrau.

Car ce qui le dispute aux doigts, et aux simples moyens physiques – proprement admirables – chez ce jeune pianiste turinois tout juste entré dans sa trentaine, c’est la clarté de la conception, l’évidence des phrasés, la logique interne d’une construction osée qui alterne forme sonate et esprit rapsodique pour produire ce ton épique de ballade si caractéristique au piano du jeune Brahms. Toucher plein qui ne claque jamais, incroyables capacités de retrait du son qui creusent les paysages pour mieux en faire sourdre une prégnante poésie, art de la pédalisation qui rend clair le sombre le plus sombre, conception très libre et pourtant rigoureuse du temps musical – pas de rubato mais des suspensions : voilà un pianiste destiné à Brahms.

La Sonate vous transportera vers ses secrets comme rarement, mais le Scherzo Op. 4, plus alerte que rageur, d’un giocoso un peu fantasque dévoile toute l’imagination dont ce toucher volatile et pourtant orchestral est capable : il ya des trompettes et des fifres ici, comme il y avait dans la Sonate des altos et des cors anglais.

Au centre du disque, quelle que soit l’excellence de réalisation des deux opus qui l’encadrent, se love l’un des plus beaux et des plus secrets opus du piano de Brahms, l’un de ses plus émus et émouvants, les Variations sur un thème de Robert Schumann dont Brahms porta une après l’autre chaque variation à Clara Schumann à mesure qu’il les avait achevées.

Elles jalonnèrent une grande part de l’année 1854 alors que le compositeur de Kreisleriana était interné, Brahms dans une économie de moyens sidérante y imagine déjà la lyrique automnale de ses ultimes opus. N’entre pas ici qui veut, le pianiste y est mis au défi de comprendre le plus intime des pensées du compositeur qui ne le lui laisse guère d’espace pour briller, mais au contraire le champ ouvert à sa poésie.

En aède, Gabriele Carcano a tout compris de ce cycle fragile et profond, qu’il ourle d’un sentiment tragique à peine esquissé. Merveille tapie au sein d’un album somptueux, enregistré avec art par Christiane Voitz, un nouvel opus du très beau catalogue pianistique que construit avec patience et ténacité Dieter Oehms. Il a l’oreille absolue pour le piano : après Michael Endres, après Herbert Schuch, espérons qu’il accompagnera longtemps et avec constance Gabriele Carcano : quelque chose me dit que Schumann et Beethoven lui iraient tout aussi bien.


Jean-Charles Hoffelé